Du Fleuve à la Mer : La Mémoire Inconsciente d'un Trauma Humanitaire

2/11/20258 min read

a group of missiles sitting on top of a field
a group of missiles sitting on top of a field

Du fleuve à la mer

Ce matin, je cherchais l'image qui serait au centre d'un récit, celui de mon voyage en Palestine, de Nablus à Ramallah en terminant par Jérusalem. J'avais envie de trouver une image de la Zone C, celle qui explique la réalité d'une guerre aujourd'hui nommée nettoyage ethnique. J'ai parcouru rapidement les titres du journal Le Monde quand l'horreur a frappé la vue : l'arrestation des deux propriétaires de la librairie Educational Bookshop à Jérusalem Est et la saisie de livres jetés dans des sacs poubelles. Avec cette terrible nouvelle passe l'interdiction - symbolique - d'un livre anglais pour enfants, From the river to the sea, reprenant le slogan propalestinien pour la libération de leurs terres (من النهر إلى البحر ).

L'image est cinglante. Elle rappelle un autre temps, une autre leçon (oubliée ?) de l'histoire... Celle où les images ont immortalisé le foyer brûlant de livres interdits par une dictature hitlérienne, coloniale, chinoise ou un groupuscule de fanatiques américains jugeant le contenu quasi biblique de la série magique Harry Potter. Confisquer les livres pour saisir l'identité, l'esprit, la liberté d'exprimer une opinion est probablement le crime le plus alertant pour notre Humanité... Il continue un ordre établi au moment où la bande de Gaza est libérée... Va-t-elle devenir la nouvelle Rivera trumpienne de la Mer Méditerranée ? L'annonce déplace à nouveau la négociation.

En énergie, relier la source, la fontanelle, la rivière au fleuve puis au lagon, à la mer, à l'océan permet à l'identité de se saisir, se comprendre, se conscientiser... Et enfin, s'affirmer et s'incarner. Ce voyage en Palestine rentre dans la liste de mes nombreux voyages. Et pourtant, il est unique, à part, car intervenant à un moment clé tant pour l'humanité que pour ma vie. Je termine une transition et j'entame une décision, celle d'exprimer un choix de valeurs... Au nom de la sensibilité, la clairvoyance et des messages venus des rêves, ceux qui décryptent l'inconscient de l'Humain (oui avec un grand H).

Aussi, dans cette transition humaine, ce voyage me rend politique, engagée, sèche au sujet d'une terre, d'un peuple et des peuples qui y vivent pour certains, y survivent pour d'autres... voire y attendent l'exécution sordide de leur sentiment d'appartenance à un morceau de terrain.

Du voyage au voyage

Quand j'avais 12 ou 13 ans, nous sommes partis visiter Paris avec un cousin de passage à la maison. Nous avons embarqué à bord des bateaux mouches pour parcourir le fleuve, la Seine. Au passage d'un pont, nous sommes invités à faire un vœux. Je serre les yeux très fort... Ce vœu, c'est celui de ma vie. Je veux écrire, aimer, voyager. Une série de vies plus tard, mes vœux se sont réalisés : Ecrivi, amati, voyagi.

Aujourd'hui, je trouve qu'il me reste encore à aimer un, aimer tout, le reste est survie. J'ai tant voyagé que les endroits se ressemblent. De passage à New York en septembre, la ville a perdu de sa superbe à force d'avoir imposé l'américanisation aux quatre coins du monde. En Palestine, j'ai des images de Beyrouth qui se mêlent avec celles de Shanghai et des impressions venues de Savé (Bénin) ou de Casablanca. Pourtant, ce voyage est unique. Il se déroule en terre sainte à un moment de croisements de vies... à l'énième croisement d'une vie.

Quand j'arrive en Palestine, j'ai rompu le contrat avec l'université qui m'employait en période d'essai à cause d'un corps qui résiste à son rythme. J'ai quitté un guide humain, sorte de passerelle entre deux mondes qui demande à choisir, décider et agir en conséquence. J'arrive déshabillée, à l'aube d'un nouveau chapitre et pourtant, je revêt un habit que j'ai longtemps porté, celui de consultante et experte sur l'approche eau et genre, résultat de ma thèse défendue en 2009. Près de 20 ans de pérégrinations plus tard, je suis toujours là, à écouter les liens entre les femmes, les hommes et la gestion de l'environnement. La cause de l'eau, l'assainissement et des eaux usées en Palestine ressemble à d'autres, elle s'habille pourtant d'un goût acide... Celui de l'occupation pour ne pas dire, une orchestration internationale de barbelés invisibles mais bien tangibles.

Il est impossible ni de comprendre, ni de ressentir l'enjeu de cette Terre sans y avoir vécu. Il est impossible de décrypter une situation héritière de 150 ans d'histoire contemporaine ; 2000 ans de mémoire universelle jusqu'aux tables de loi venues quelques jours après la Création ; et des milliards d'années d'informations où règne le Masculin sacré. Il est impossible de choisir un camps et pourtant, la décence l'exige. Il est possible de résumer une émotion, seule, éphémère et essentielle : Cette terre est une pierre qui bâtit la foi, une racine immortelle qui porte l'olivier et la fleur d'amandier, une brise solaire aux couleurs inégalées et une eau invisible car omniprésente.

Ici, le voyage est celui de la vie... Ou plutôt, la survie. Dans une terre étouffée car insularisée par les zones A, B et C*, le peuple palestinien se reproche sa propre peur. Celle de craindre que son fils se fasse embarquer le soir par l'armée israélienne parce qu'il est tard. Celle de voir sa fille recevoir des pierres parce qu'elle traverse la rue de son village à côté d'un colon haineux. Celle de voir sa mère se faire tuer par un soldat israélien quand elle récolte les olives. Celle d'entendre un soldat vous retorquer "I AM JEWISH" car vous lui avez dit "sukran" par automatisme et qu'il est déjà là, la main sur son arme piqué dans son orgueil prêt à imposer son vocabulaire. Comment dit-on merci en juif déjà ? Je ne sais pas, ce n'est pas Toda en tous les cas. Si la vie est symbolique, ici, elle est une torture mentale. A petit feu et à grands coups de mortier. La soumission. L'humiliation. La perversion est perpétuelle. constante, sinueuse et incessante.

Quand je quitte ce jeune surexcité, surmilitarisé, je ne fais qu'entendre les phrases d'un au-delà résistant. Les sanglots longs des violons de l'automne blessent mon cœur d'une langueur monotone. Tout suffocant et blême, quand sonne l'heure, je me souviens des jours anciens et je pleure ; et je m'en vais au vent mauvais qui m'emporte deçà, delà, pareil à la feuille morte. (Paul Verlaine)

On me dira que ces Arabes l'ont bien mérité à avoir déclenché la guerre du 7 octobre 2023. On me dira que le Hamas est loin d'être un enfant de cœur à former des adolescents prêts à se faire exploser pour sauver l'honneur de leur tribu, leur village, leur peuple. On me dira encore que c'est le cadeau à un peuple gazé par un tyran alors qu'il devient l'ombre de lui-même, aussi négationniste que ses bourreaux. Peu importe ce qu'on me dira, mon corps a décidé. Il ressent cette lente mise à mort d'un peuple dépourvu de ses (l)armes et qui tente de garder la dignité de sa peau et de son identité. Les Palestiniens sont mis sous silence, entassés dans des sacs poubelles au nom de la sécurité humaniste d'une société qui a perdu son humanité pour trois livres, un livre. La fin de l'Humanité est là, sous nos yeux, au cœur d'une terre sainte devenue quête suprême la plus éloignée**. Elle n'a plus de pages, ni même de livres, son encre a séché avec les derniers ruissellements de l'eau usée par les combats d'une paix fatiguée d'exister.

(*Voir la carte pour comprendre que l'Etat Palestinien et les Palestiniens vivent dans des îles... séparées par un océan militarisé. **Double signification du mot saint : Al-Aqsa).

Somewhere over the rainbow

Vendredi 7 février après une nuit agitée, je me réveille de bonne heure. Je dors à Jérusalem dans la magnifique Maison d'Abraham choisie par notre comparse de voyage. Tenue par le Secours catholique, elle est le sanctuaire inattendu de ma foi dans un lieu où se rencontrent les confessions monothéistes. Au réveil, je pars le long du chemin du pèlerin, méditative. Ce voyage a imprimé mes cellules qui bouillonnent d'un nouveau sang.

J'entame le chemin. Des citations de la Genèse, des Evangiles, du Coran et de la Torah forment les étapes spirituelles de cette marche. Je termine face aux Monts des oliviers qui ressemble à une colline de pierres tombales où des élus ont surplanté les arbres historiques gorgés des récits des mémoires universelles. Cette mise en bière paraît bien orgueilleuse. Mon esprit est coupé, deux corbeaux aux couleurs grises se plantent devant à moi à grignoter des graines quand j'entends "mariage".

Le mot passe, le vent se lève. Une force me pousse vers la terrasse. Je monte, emportée par une intuition. Là devant moi, un rayon de soleil coiffe la pluie dans une lumière ocre impériale. De l'autre côté, le dôme magnifique d'Al-Aqsa... Lui aussi est coiffé... Par un arc-en-ciel. Ephémère. Puissant. Intangible. C'est mon troisième. Il y a en eu deux hier sur mon voyage retour. Un en quittant Ramallah, un deuxième à l'approche de Jérusalem. Cette trinité passe comme un message qui se déverse sur l'or magnifique.

L'espoir est toujours là, la foi et l'espérance aussi.

Mémoire universelle

Ce que j'ai appris en voyageant, tant au fil des pays et au côté des personnes qui me consultent, c'est la force des images, des croyances, des connaissances. Nous avons appris "à l'école", dans les médias, les livres, les conversations, l'histoire de cette Terre... La Palestine du mot Philistin, pelesheth, signifie migrant. Cette appellation délivre toute la sève de son combat. Pelesheth en hébreu signifie le migrant, celui qui a voyagé depuis une terre pour retrouver, embrasser une nouvelle terre où il se sait chez lui. Forcément, cette mémoire est universelle. Les Philistins apparaissent dès la Genèse et sous Hérodote.

Quand nous étions à Nablus (Naplouse), ville bâtie sur une montagne, nous avions cette image de la ville des Capulets et des Montaigu, de la Divine comédie où Jérusalem Est et Ouest rejoue les zones de la Palestine d'aujourd'hui et les étapes initiatiques d'une Humanité qui tourne en rond : suis-je moldu ou sang pur ? Elu, converti ou mécréant ? Etre, avoir, paraitre ou transparaitre ?

Dans cette Terre du Masculin sacré, les mémoires enseignent la poésie du cœur d'un corps humain, humanitaire, en liens peu importe son lieu de naissance, son origine, son ascendance... Il est Homme au cœur-corps battant.

Poème publié par The Educationnal Bookshop quelques jours avant leur arrestation. Un poème vibrant de Mahmoud Darwish. Lien vers leur Facebook.

Gardez les yeux ouverts et votre cœur aussi,

Prenez soin de vos faits car ils pourraient être défaits par la réalité d'une illusion,

Céline Hervé-Bazin.