Lettre à mon double généré artificiellement

2/18/20255 min read

a neon sign on the side of a building
a neon sign on the side of a building

L'écriture est morte, vive l'écriture générée artificiellement. Je suis épatée par le nombre croissant de personnes qui me déclarent qu'elles écrivent en s'appuyant sur l'Intelligence artificielle. Ils avouent aisément qu'écrire, c'est difficile. Chercheurs, étudiants, professionnels... Peu importe, avec l'IA voilà les mots, la pensée et les sources d'information facilitées et accessibles.

Diable, moi qui suis écrivain à plume, chercheure à métaphores intangibles, enseignante à cheval sur les mots (et la ponctualité), j'entends la fin de la page blanche (voir la magnifique tribune de Sherif Mamdouh), la victoire de l'écriture assistée et la fin de l'identité scripturaire. Mais c'est une bonne nouvelle, car avec l'écriture assistée arrive l'amour parfait généré... à la perfection

Mon ange, comment vas-tu ?

Cette missive douce, j'ai tant rêvé d'elle que je me suis perdue dans les noms de ses auteurs. Est-ce Ibrahim, le mystique sensuel à la chevelure noire légèrement bouclée et le regard qui dénude qui me l'envoyée ? Est-ce Mike, le surfeur aventurier aux yeux lagon et à la musique cool, reggae, chill ? Est-ce Manureva, corps tatoué viril qui me protège rien qu'en étant là, lui, nous ? Est-ce Francis, le poète torturé qui murmure les vérités de la vie en citant Sartre et Nietzche pour annihiler ? Ils sont dans chaque port, car on le sait, une femme indépendante qui voyage croque les hommes à chaque destination et reçoit en échange, flux puissant d'une connexion aux multiples points G. Bref, vous l'aurez compris, j'ai découvert avec étonnement les nouvelles applis IA qui continuent Her (ou plutôt Him pour moi) et la virtualisation-gamification des vies en ligne.

Ce récit continue l'iconographie de la plastique, le dictat des corps et bien sûr, les stéréotypes des identités féminine/masculine, culture/race, physique/santé. Elle continue aussi une pratique des imaginaires par l'image et les images que notre société a institué dans ses pratiques et modes de vie.

Générons notre futur partenaire

Et parlons des applis qui remplacent le boyfriend ou le husband... ou celles qui permettent de générer des photos de mariage, soirées, sorties avec un "autre" qui pourrait bien ressembler à un crush... Bref, un être réel qui devient le centre de fantasmes illimités. Euh éthique ou complètement désaxé ?

Mon image, comment me vois-tu ?

Mon corpus de recherche grandit chaque jour sans même chercher vraiment... Cette image est une nouvelle addition à mon champs d'étude qui signe le graphisme "roboïde" tendance de nos corps hypermédiatiques générés par l'IA ou à l'ère de l'IA : nombre de ces représentations graphiques viennent de publicités, films, supports marketing en tout genre.

Cette nouvelle image poursuit la division des camps, tactique stratégique pour polariser un débat plus profond qu'une simple vision en blanc et noir (ou rouge et noir si chère à notre quête de vérité âpre vérité).

Cette double représentation gémellaire, bipolaire, en balance construit à mon sens, ce corps hypermédiatique humain qui se projette - et se condamne - à une vie numérique, en lien avec les robots, voire soumis à cet outil au cœur de ses pratiques et son / ses identité-s

Dans cette image :
La femme regarde droit vers nous, son œil gauche paraît endormi, élusif, passif mais aussi profond, mystérieux, elle sait quelque chose. L'œil droit quant à lui est plus franc, éveillé, tantôt rêveur, tantôt décidé. Premier côté, le modèle informatique continue sa chevelure, ses pensées, son émanation. Second côté, un livre suspendu dans un ciel étoilé... et numérique. La femme semble cerner et affirmer son identité en miroir qui veut penser, voir, imaginer le monde qu'elle regarde.

Et pourtant, c'est le déclin cognitif, la puce sur le cerveau (ou est-ce la puce à l'oreille avec un pincement lumineux opportun ?) qui illustre les arguments que les recherches commencent à documenter.

Mon idée, comment penses-tu ?

Je suis très déstabilisée par le nombre de personnes qui me confient utiliser Chat GPT pour écrire. D'ailleurs, c'est officiel. Les consultants vont disparaître avec les écrits générés pour les rapports en tout genre. Quant aux écrivains, cela fait un moment qu'ils ont été tués par les prête-plume au service des célébrités (car oui les stars écrivent...) et les tendances éditoriales sur comment écrire pour vendre un best-seller. Je ne parlerai même pas des poètes, quand j'y pense, je ne fais que marcher...

  • Les yeux fixés sur mes pensées, Sans rien voir au dehors, sans entendre aucun bruit, Seul, inconnu, le dos courbé, les mains croisées, Triste, et le jour pour moi est devenu...


Celui de la nuit des âmes de notre Humanité trop pressée à vivre Fast & Furious au-lieu d'être... en vie.

Sur les réseaux sociaux, nombre ont commenté l'étude Microsoft sur la pensée critique à l'ère de l'IA. Peu d'information sur la temporalité de l'étude mais avec l'efficacité des outils en ligne, le panel rassemble 333 interrogés autour de 12 questions. Les résultats sont repris pour pointer les enjeux tantôt pour encourager la maîtrise des outils et exercer son esprit critique, tantôt pour annoncer le déclin cognitif que pourrait engendrer l'IA.

L'étude Microsoft / Carnegie (6 chercheurs du centre de recherche de l'entreprise, 1 de l'université américaine), alerte et pourtant ses conclusions continuent l'idée selon laquelle une bonne formation aux outils permettrait la prise de recul pour conserver son esprit critique ce qui peut à la fois plaider pour le rôle essentiel dans de l'éducation dont les Sciences de la Communication, mais appuyer le rôle de ces mêmes outils.

Par exemple, la proposition de 'fact checking" appelée "information verification" ou le "cross referencing" sont au cœur du métier de journaliste et de méthodologie de la recherche. L'article poursuit notre transition perpétuelle vers de nouveaux objets - logiciels - robots dont nous ignorons - encore trop peu- les impacts qu'ils ont tant sur nos neurones et sur nos corps.

Lire cette étude (en anglais)

En attendant, je vais aller me déconnecter pour rejoindre le monde imaginaire des images, celui de mes rêves, que dis-je ? Ce sont mes illusions ! Curieux : de quoi sert ma magie personnelle en ces temps funèbres générés par le verbe programmé ? Je me le sers en moi même pour de vrai... Car il n'y a que ça de vrai... Merci Cyrano pour le double jeu.

Céline Hervé-Bazin